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2 - Page d'Histoire et devoir de mémoire : l'affaire Si Salah.

Le FLN avait perdu la « bataille d’Alger » et les combattants de l’ALN étaient défaits sur le terrain des opérations militaires.

Le plan CHALLE était un succès : la wilaya IV avait perdu 40% de ses effectifs, 2400 hommes parmi lesquels leur chef, Si M’Hamed Bouguerra, tué le 5 mai 1959 dans la région de Médéa.

L'opération militaire française, dite "la bleuite" avait obtenue la désertion d'environ 500 cadres de l'ALN.

Les services du renseignement français interceptent un message adressé directement à Boumédiene, à son état-major général situé à Oujda, par Si Salah, le nouveau commandant de cette wilaya, de son vrai nom Mohamed Zamoun qui fut l’un des premiers maquisards de Kabylie : « Le peuple est en voie de nous abandonner ».

Si Salah l’informe sur le désarroi, le désespoir et la fureur de ses combattants. Sur le recrutement devenu impossible, les renforts qui n’arrivent pas et le manque d’armes et de munitions. « Vous ne foutez rien, vous vous prélassez à l’extérieur, mais méfiez-vous les maquis sont las et écoeurés »

De Gaulle propose alors la « Paix des Braves » directement aux combattants des wilayas.

Son plan est que le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne), exilé à Tunis, entame des négociations vers sa stratégie d’autodétermination, puisque l’armée française est déjà sur le point d’obtenir la reddition d’une grande partie de l’ALN.

Mais la réponse de Ferhat Abbas est sans équivoque : « L’indépendance ne s’offre pas, elle s’arrache ».

Dès lors un projet réunissant les responsables de toutes les wilayas est envisagé afin de renverser le GPRA et entamer des pourparlers avec les autorités françaises. Cette tentative est rapidement abandonnée mais reste le choix de négocier une paix séparée, sans en référer au GPRA.

Les commandants des wilayas 1, 3 et 4, Si Salah, Si Lakhdar Bouchama, Abdel Hakim, Si Mohamed Bounaama et le capitaine Abdellatif, rencontrent en secret les envoyés de De Gaulle, Bernard Tricot et le colonel Mathon, sous la responsabilité du premier ministre Michel Debré.

L’opération est baptisée « Tilsitt » par l’état-major français.

Si Salah informe sa hiérarchie : « L’égalité complète pour tous, c’est ce que nous demandons. L’égalité c’est le but auquel nous espérons. Si vous ne nous fournissez pas les moyens de faire la guerre nous accepterons cette proposition. »

Le 9 juin 1959 un SO Bretagne décolle pour transporter vers Rambouillet Si Salah, Si Lakhdar et Si Mohamed. Ils sont reçus à l’Elysée.

Selon Bernard Tricot, témoin direct, l’entrevue fut courtoise. De Gaulle les informe de sa décision de renouveller publiquement son offre de pourparler avec le GPRA en vue de permettre l’autodétermination. Il met fin à l’entretien en interpellant les commandants : « Vous comprendrez que je ne puisse encore vous serrer la main, mais la prochaine fois… »

Ils repartiront très déçus d’être ainsi expédiés malgré les risques courus.

Cette acceptation d’une « Paix des Braves » par une partie, importante certes, mais non totale, de l’ALN, et hors accord du GPRA, contrecarre la stratégie du chef de l’état car elle ne peut qu’éloigner une date de négociations, retarder des pourparlers vers une indépendance et prolonger ainsi une « guerre » qui pèse très lourdement sur le budget de la France, déjà très endettée.

De Gaulle préfère donc poursuivre son plan : négocier directement avec le GPRA.

Tous les participants à cette entrevue du 10 juin 1960 seront exécutés : Abdellatif quelques semaines plus tard, le 11 août. Si Lakhdar quelques jours après, le 22 septembre, puis ce sera le tour de Halmi. Si Salah, le 20 juillet 1961, dans une embuscade tendue à Maillot (Kabylie) par un commando de chasse de l’armée française, le 11e choc et, enfin, Si Mohamed le 8 août 1961 à Blida.

Les derniers mots de Si Salah seront : « De Gaulle nous a trahis. C’est lui le responsable de mon sort. »

Tous les témoins français reçoivent l’ordre de se taire.

Je laisse le soin au lieutenant-colonel Ahmed Rafa (il sera nommé colonel dès le lendemain de cet entretien et quelques mois plus tard deviendra le premier général franco-algérien de l’armée française, nommé par De Gaulle) de nous relater sa conversation avec le chef de l’État :

« J’évoque avec lui les « affaires » des divers ralliements qui ont eu lieu au cours des derniers mois, surtout ceux de Si Salah et Si Mohamed. Ils ont proposé à De Gaulle la reddition inespérée des willayas 1, 3 et 4, soit, en comptant les troupes de Si Khaled, également partie prenante, plus de 30000 rebelles (la confession de Si Khaled sur cette affaire est entre les mains du 2ème bureau français). On offrait ainsi au Chef de l’État la possibilité de mettre fin aux combats et de conserver l’Algérie dans le sein de la France, et cela pratiquement sans condition, uniquement la reconnaissance de la « paix des braves ». Le général m’écoute sans m’entendre. Son attitude tend à me faire comprendre que l’entretien a assez duré, cependant je poursuis mes accusations en l’entretenant de tous les autres ralliements, expliqués par la haine ancestrale qui existe entre Arabes et Kabyles. Celui du colonel Si Chérif, celui du commando « Georges », celui du «général» Bellounis, etc. De Gaulle m’arrête d’un geste de la main. Ce n’est pas lui qui a conduit ces tractations, mais le Ministre de la Défense, Michelet et les responsables militaires, et s’ils ont été dénoncés ce ne peut être que par le ministre lui-même ou l’un des membres de son cabinet, tout comme il tient pour coupables les précédents gouvernements de l’arrestation des responsables FLN en octobre 1956, alors qu’il nous fallait plutôt traiter avec eux. Je lui déclare que j’estime regrettable que toutes ces occasions d’abréger la «guerre» aient été «gâchées». Il me rétorque que cela n’aurait servi qu’à repousser l’échéance finale, inévitable, de l’indépendance de l’Algérie, inéluctable à son avis. Mais qu’il fallait la conduire en évitant surtout une arrivée massive en métropole de Français et d’Arabes. Pourquoi a-t-il refusé cette main tendue ? Et, ce qui est bien plus grave, pourquoi le FLN a-t-il été informé de cette offre, par des proches collaborateurs du général De Gaulle ? Ce qui a donné lieu à une monstrueuse épuration. Des katibas entières exterminées par les commandos d’Amirouche. Si Mohamed exécuté à Blida trois semaines plus tard et, quelques jours après, ce sera le tour de Si Salah. Une véritable hécatombe, des villages entiers rasés, des corps retrouvés avec lèvres, nez, oreilles, coupés au rasoir, enterrés vivants, brûlés vifs. Même les vaches vivantes ont eu les mamelles coupées au rasoir et les moutons les pattes sectionnées à coups de serpe. Je lui ai demandé, respectueusement, pourquoi il n’était pas pensable que les trois départements français d’Algérie puissent s’intégrer totalement à la France ? Sa réponse m’a laissé pantois : « Je l’ai déjà expliqué mais je vous le répète : il naît, chaque année, 800.000 enfants en France, 600.000 en Algérie, avec des mariages exclusivement islamistes. Il est impossible à la France d’absorber un apport humain aussi massif et aussi hétérogène sans qu’elle soit atteinte dans sa personnalité et son unité. Il est donc extrêmement dangereux de prétendre faire de l’Algérie une province française. Et puis les Arabes ne sont pas des Français, ne seront jamais des Français. »

J’ai admiré cet homme pour son audace et pour le rayonnement qu’il a donné à la France dans le monde. Il méritait sa gloire. En ce qui me concerne ce n’est plus le cas »

La réalité de cette lâche trahison est parfaitement connue aujourd’hui.

C’est cette trahison qui fait basculer dans la révolte contre De Gaulle, le général Challe qui, parfaitement informé, l’accuse d’avoir saboté une véritable possibilité de paix. Elle sera l’une des causes de sa participation au « putsch », en avril 1961. Il révèlera cette lamentable affaire lors de son procès, le 29 mai 1961, affirmant que la « Paix des Braves » pouvait être concrétisée lors de cette entrevue à l’Elysée.

Trois témoins seront convoqués par le président Patin : Paul Delouvrier, le général Nicot et le colonel Jacquin, mais personne ne demandera leur audition et ordre sera donné de classer ce dossier secret.

Le procureur général Besson décide dès lors de ne pas requérir la peine de mort contre le général Challe, malgré les ordres reçus directement de De Gaulle. Il y laissera sa carrière mais pas son honneur. Challe sauve ainsi sa tête.

Le GPRA a donc été tenu au courant de cette entrevue entre De Gaulle, Si Salah et ses adjoints Lakhdar et Si M’Hamed, par le garde des sceaux, Michelet, qui était en rapport constant avec Krim Belkacem, l’un des chefs de la rébellion.

Le sénateur républicain, Jacques de Maupéou, demande au premier ministre, Michel Debré : « S’il est exact que 3 responsables militaires de la rebellion algérienne, Si Salah, Si Mohammed et Si Lakhdar, désireux de déposer les armes, sont venus à Paris et ont été reçus à l’Elysée, en juin 1960 ? Et pourquoi le gouvernement n’a pas donné suite à ces propositions destinées à mettre fin aux combats et de ramener la paix ? »

Réponse du ministre des affaires algériennes, Louis Joxe, le 17 octobre 1961 : « Le secret était indispensable pour ne pas exposer à la vengeance les hommes qui étaient entrés en rapport avec le chef de l’état. A présent que les chefs rebelles ont été tués il devient possible de faire connaître ces faits. »

Le sénateur dénoncera, plus tard, l’étouffement de cette affaire, lors du procès du général Challe : « Par une aberration dont il lui faudra bien s’expliquer un jour. De Gaulle a choisi une autre voie, celle de négocier avec des exilés politiques sans pouvoir effectif, plutôt que l’arrêt des combats. Il a préféré choisir la route humiliante d’Evian où chaque étape fut marquée par un nouvel abandon, tandis que les jeunes français continuaient à mourir en Algérie. Il pèse sur le gouvernement et le chef de l’état de terribles responsabilités. »

Michel Debré, à l’époque des faits premier ministre, écrira : « En juin 1960, j’ai regretté la position trop intransigeante du général quand il a obstinément refusé d’engager des négociations politiques. C’est lui qui a décidé d’interrompre ces premières conversations. »

En 1977, le général Jacquin dénonce : « La négociation était condamnée d’avance à cause de la trahison du ministre de la justice, Edmond Michelet, qui a informé le vice-président du GPRA, Krim Belkacem, dès le 26 mars 1960. »

En octobre 2001, Mohamed Harbi, ex secrétaire général aux affaires étrangères et très proche collaborateur du vice-président du GPRA, Krim Belkacem, ayant participé aux «Accords d’Evian», écrit : « Les plénipotentiaires du GPRA apprirent, ébahis, lors des négociations de Melun, les 27/29 juin 1960, de la bouche même d’un haut responsable français, les contacts entre les chefs des wilayas, dont le colonel Si Salah, avec le général De Gaulle, pour une paix des braves. »

Pour la première fois une source algérienne confirmait la responsabilité des fuites à un ministre français. Cela justifiait l’explication de l’échec par une trahison.

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