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Notre ami, l’écrivain Boualem Sansal, risque d’être condamné à une peine de dix ans d’emprisonnement par un tribunal digne des plus belles années du « Stalinisme de l’ex-URSS » puisqu’il n’a pas pu être défendu par un avocat ni par un président français d’une silencieuse lâcheté, lui si prolixe d’habitude !

Qu’il me soit permis de rappeler à l’actuel gouvernement algérien, et à son président Abdelmajid Tebboune, le sort tragique de l’un de ses plus grands écrivains et de sa descendance.

J’ai été horrifié en apprenant par les médias qu’une famille de 5 personnes s’était jetée par la fenêtre du 7e étage de leur résidence à Montreux, en Suisse.

C’était le 24 mars 2022, et il n’y a eu qu’un seul survivant à cette chute de 25 mètres, un adolescent de 15 ans, Alan, dans un état très grave, mais surtout stupéfait de savoir qu’il s’agissait, parmi les personnes décédées, des deux petites filles, les sœurs jumelles Nasrine et Narjisse, âgées de 41 ans, du célèbre écrivain algérien Mouloud Feraoun, exécuté lui, le 15 mars 1962, par l’OAS, à El Biar, sur les hauteurs d’Alger.

Quel destin tragique que celui de cette famille « Feraoun ».
J’ai été à deux doigts de rencontrer Mouloud Feraoun en 1959, à Alger, lorsque je collaborais aux quotidiens « L’Aurore et La Dépêche d’Algérie » et cela sur la demande d’Albert Camus, qui était son ami.
Je relate ces circonstances à la page 150 de mon livre « Un temps ce fut l’Algérie Française » : « Albert Camus me demande d’entrer en contact avec un écrivain algérien né à la même date que lui, en 1913, mais en haute Kabylie, à Tizi Hibel. Il souhaiterait que je l’interviewe pour « L’Aurore » car, en Algérie, il est très mal compris. Il s’agit de Mouloud Feraoun, que je ne connais d’ailleurs pas.
Mouloud Feraoun a rencontré plusieurs fois Camus ainsi qu’Emmanuel Roblès, ils étaient amis car ils avaient la même conception d’une Algérie fraternelle. D’ailleurs Feraoun a écrit, tout comme nous deux, dans le quotidien « Alger Républicain ». Camus m’explique que Feraoun ne critique pas la colonisation mais la France qui a toujours refusé l’intégration et qu’il considère aussi bien Roblès et lui, Camus, comme des Algériens non musulmans et que l’avenir du pays est bien là : une identité algérienne qui englobe les Européens d’Algérie.
Albert Camus me remet quelques lignes écrites par Mouloud Feraoun afin que je l’appréhende mieux avant notre rencontre. Il écrivait : « Enfin, ce pays s’appelle bien l’Algérie et ses habitants les Algériens. Pourquoi tourner autour de cette évidence ? Dites aux Français que ce pays n’est pas à eux qu’ils s’en sont emparés par la force et entendent y demeurer par la force. Tout le reste est mensonge, mauvaise foi.
La lutte s’est engagée entre deux peuples différents, entre le maître et le serviteur. Voilà tout. Il est superficiel de parler comme le font les journaux d’un réveil de la conscience algérienne. C’est là une expression vide de sens. Les Algériens n’ont pas attendu le XXe siècle pour se savoir algériens ».
 
Bien entendu je ne suis pas d’accord avec ses convictions et je le dis à Camus qui me conseille de faire connaître ma position à Mouloud Feraoun avant de le rencontrer. Ce que je fais le lendemain même.

Je lui rappelle que « ce pays » ne s’appelait pas l’Algérie avant l’arrivée de la France et donc que ses habitants ne s’appelaient pas les Algériens. Que la France s’est emparée de ce pays par la force tout comme les Arabes l’ont fait plusieurs siècles auparavant et que lui Kabyle, donc Berbère, devrait le savoir mieux que personne puisqu’ils étaient sur cette terre avant la venue des Arabes et que ce sont ces mêmes envahisseurs arabes qui les ont forcés à devenir musulmans. Enfin que si les Algériens n’ont pas attendu le XXe siècle pour se sentir algériens, ils n’étaient certainement pas algériens avant 1830 ».

 

J’ai montré cette lettre à Camus avant de l’envoyer à Feraoun. Il a opiné de la tête sans rien dire puis m’a déclaré qu’il ne trouvait pas d’arguments pour aller contre mes affirmations.
Je n’ai jamais rencontré Mouloud Feraoun. Il n’a pas répondu à ma lettre et a été assassiné le 15 mars 1962, quatre jours avant le 19 mars ! ».

J’aurais dû également, dans cette lettre, faire souvenir à Mouloud Feraoun la phrase qu’il avait prononcée quelques mois plus tôt : « Quand l’Algérie vivra, je souhaite qu’elle se souvienne de la France et de tout ce qu’elle lui doit ».

 

Qu’il me soit permis de rappeler ces propos de ce grand écrivain que fut Mouloud Feraoun « mort pour que l’Algérie vive » non seulement au président Tebboune et à son gouvernement, mais également aux magistrats qui ont ordre de condamner Boualem Sansal et au peuple algérien qui ne peut rester indifférent devant une telle dictature.
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